XX° siècle... 1900 / 1920

" La der des der... "

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Sur la Butte aux Cailles, on démarre le siècle cerné par par une monstrueuse décharge de gravats. Depuis plus de 25 ans, tout le monde est invité à déverser ses gravats de chantier dans le secteur qu'on appelle avec à propos les "Terrains Vagues". Les chantiers de terrassement de la rue de Tolbiac et l'enfouissement de la Bièvre ont rendu le terrain complètement instable et personne ne s'aventurerait à bâtir comme on le fait du côté de Jeanne d'Arc ou du quartier de la Gare. Au nord, la construction du métro aérien sur le boulevard Blanqui complète ce décor d'apocalypse.

La rue de Tolbiac est ouverte alors qu'elle est encore perchée sur un remblai de 10 à 15 m de haut. Place de Rungis, le projet de gare de marchandises (Glacière-Gentilly) qui devait permettre l'approvisionnement des V°, XIII° et XIV° arrondissements est abandonné alors qu'on finit à peine le pavage de la rue Bobillot... du nom de l'admirable Jules, ce sergent tombé à Thuyen-Khan... (ah! les colonies... le Tonkin, ses rizières, ses a-nanas, ses annamites!).

En ce début de siècle, la Butte elle-même ressemble plus aux villages d'Île de France qu'à un quartier de Paris. Un village entouré de petits jardins potagers... mais sans église ! (du moins, jusqu'en 1891). Sainte Anne dont on aperçoit déjà les clochetons byzantins (on aime le byzantin à l'époque), paraît incongrue dans ce décor. Il faut bien reconnaître qu'elle est particulièrement moche.

Alors que Paris inaugure à grands flonflons sa 1ère ligne de métro (37 ans après Londres), la Butte aux Cailles est toujours dominée par la tour de forage du puits artésien à l'abandon depuis si longtemps. Des petits immeubles de torchis ont été bâtis au long des sentes qui descendent vers Croulebarbe, la Poterne ou la Glacière. Les matelassières (spécialité locale) installent leurs tréteaux et leurs sacs de laine à même le trottoir d'où elles peuvent surveiller leur nombreuse progéniture. Seuls, les axes Bobillot et Tolbiac s'engoncent entre les immeubles haussmanniens flambant neufs.

En bas de la Butte, une colonie de chiffonniers s'est installée. Roulottes, marmaille, chiens et chevaux. Bidonville avant l'heure... la plèbe colonise. La rue est nommée. Ce sera la rue de la Colonie.

Alors que les Apaches et Casque d'Or ont déjà mis Paris en émoi (1902), la bande à Bonnot provoque l'effroi général d'une société ramollie par les inaugurations, les expositions universelles, les après-midi à Bagatelle et  les luxueuses automobiles (1912). Le décalage d'avec la France ouvrière qui vit dans la misère est insupportable à beaucoup et à Jules Bonnot en particulier . Nihiliste, il flirte aussi avec l'anarchisme et est considéré comme un redoutable meneur de grèves entre Lyon et Genève.  Pourchassé, il se réfugie à Londres où il se fait embaucher comme chauffeur par Conan Doyle !  Les enquêtes de Sherlock Holmes lui donnent des idées... A peine rentré en France, avec sa bande, il invente le hijacking et le hold-up automobile. Rien à foutre du bourgeois... à chaque attaque, il y a du sang, des morts... quand la police arrive, Bonnot et sa bande sont déjà loin au volant d'une voiture dont ils ont abattu le propriétaire sans aucune émotion. Ceux qu'on appelle les "bandits tragiques"  tiennent une véritable armée de policiers en échec. Finalement repéré dans un pavillon à Choisy-le-Roi, Bonnot tient seul un véritable siège contre deux compagnies de la Garde Républicaine! Les mouches arrivent... attirés par la rumeur, pas moins de 20.000 personnes viennent assister à la mise à mort du fauve. Devant sa détermination, on emploie les grands moyens...  ce sera la dynamite ! Coincé sous les gravats, Jules Bonnot est achevé "à la Mesrine" de six balles. La France d'en haut respire.

Pour celle du bas, rien de changé. Les mouvements ouvriers sont de plus en plus durs. L'introduction du taylorisme chez Renault ou Berliet n'arrange rien... On remarque déjà les fêlures de la future "fracture sociale"... la Belle Époque est terminée. Autour de la Butte aux Cailles on continue d'accueillir la misère. Mademoiselle Rendu, La Mie de Pain et Charles Fourier ont fait des petits... l'Armée du Salut a rejoint le quartier.  Les foyers, les centres d'aide et de secours se multiplient... il va en falloir... le ciel se couvre...

Dès 1912, ça se bagarre déjà dans les Balkans... l'Italie attaque la Turquie... la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, la Grèce en rajoutent une couche sous l'œil bienveillant du Tsar... les manifestations pacifistes se multiplient... en Lorraine, des actes isolés préfigurent le durcissement d'avec l'occupant honni. En France, la décision de prolonger la durée militaire à trois ans déclenche des manifestations dans les casernes... conseil de guerre... condamnations.  Les Balkans... encore. Cette fois, c'est la Bulgarie qui attaque les Serbes et les Grecs... mal lui en prend.  Les nationalismes exacerbés transforment la région en chaudron de sorcière... ou plutôt en (gros) bouillons de cultures. C'est d'ailleurs à Sarajevo que la Main Noire frappe l'archiduc François-Joseph d'Autriche-Hongrie et, dégât collatéral, son épouse morganatique Sophie Chotek (photos).

 

 

C'est parti... comme en 14 !

Le 28 juillet, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie... le 31, Jaurès (image) est assassiné rue Montmartre au café du Croissant :  La Grande Boucherie peut commencer.

Le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. La France mobilise. C'est la cascade des dominos. Le 3, l'Allemagne déclare la guerre à la France. Le 4, la Belgique est submergée. Le 5, la Grande Bretagne déclare la guerre à l'Allemagne et le Monténégro à l'Autriche-Hongrie. Le 6 août, l'Autriche-Hongrie à la Russie...          

A Paris, on réquisitionne les taxis G7... les célèbres taxis de la Marne.

      

C'est la Der des Der... on va donner dans le grandiose. Jamais, autant d'hommes n'auront été précipités dans une même guerre... on démarre avec 4 millions, on en mobilisera 65 millions!. En France, on lâche la charrue pour l'épée (à gauche). On abandonne les moissons sur pied. Il faut défendre la Nation... en pensant aussi à son lopin de terre (la France est alors essentiellement rurale).

A Paris, les trains emmènent les "titis" civils qui passent par la phase "pioupious" avant de finir "poilus". On part la fleur au fusil, certains n'hésitent pas à installer des banderoles "train de plaisir" sur leur wagon... on en est sûr, ça ne durera pas longtemps. Qu'est-ce qu'on va leur mettre !

Le 21 août, une éclipse du soleil assombrit momentanément l'enthousiasme des engagés volontaires. En une seule journée, une multitude d'étrangers viennent s'enrôler aux Invalides: des Italiens (5000), des Tchèques (5000), des Belges et Luxembourgeois (3000), des Anglais (1000), des  Étazuniens (500) et même des Allemands (800) (pour eux, le choix est simple: c'est l'armée ou le camp de concentration). Les Alsaciens (3000) n'ont pas droit aux dorures des Invalides (on s'en méfie...ils ne causent pas comme nous) il leur faut rejoindre impérativement le bastion de la Porte de Châtillon.

Sur le front, il faut pas mal de morts imbéciles avant que l'Armée se décide enfin à abandonner le fameux pantalon garance si facile à cibler... pour le bleu horizon. On s'aperçoit soudain que l'hiver approche, que la guerre va durer et que l'intendance n'a évidemment rien prévu... appel à la population ! "envoyez couvertures, paletots, capotes, chaussettes, gants etc...".

Les convois de blessés se multiplient. Les lycées sont transformés en hôpitaux. La Grande Muette laisse aux familles le soin de publier leurs faire-part dans les pages nécrologiques... on y trouve déjà Charles Péguy, Jean Bouin, Alain Fournier... Une nouveauté: les morts ont maintenant droit à l'appellation contrôlée "mort pour la France".

La Butte aux Cailles, comme Paris, s'est vidée de 40% de sa population. Galliéni a demandé un recensement pour traquer les embusqués. Les femmes, souvent infirmières (il en faut!), remplacent aussi les hommes dans les usines ou pour conduire les tramways. Elles fabriquent même des grenades: le 20 octobre 1915, au 173 de la rue de Tolbiac où les cadences s'accélèrent...  tout explose.  Bilan: 48 mort(e)s, 100 blessé(e)s. Tout est dévasté sur 200m...l'église Sainte Anne elle-même est bien secouée.

Pour servir le culte de la Patrie, chaque commune élève son autel. Ce sera le Monument aux Morts. Chaque famille aura bientôt l'honneur d'y voir son nom gravé. Sauf à Paris où on globalise... pour le secteur, un laconique "Aux enfants du XIII° " suffit. La litanie serait trop déprimante... et puis ça coûte des sous.

En juin, les obus allemands tombent boulevard Blanqui.

Tout le monde fait le gros dos. On a déjà aperçu des Zeppelins... Les militaires allemands ont rapidement intégré l'aéronautique naissante dans leurs schémas... le premier bombardement aérien connu se fera sur Paris le 30 août 1918. Les premières bombes, lâchées depuis un Taube allemand, font surtout des dégâts sur le moral de la population. Les suivantes seront plus meurtrières... même Notre Dame sera touchée (11 oct.), le Prussien ne respecte rien! Les rumeurs sur la Grosse Bertha (Fleissige Bertha)  vont bon train. La science avance avec les guerres, dit-on... en avril 1915, la dernière innovation scientifique s'appelle l' ypérite.

Pendant qu'on s'affaire à distribuer des médailles militaires à titre posthume,  les fameux  Zeppelin commencent leurs attaques silencieuses dès le 2 janvier 1916... Bonne année !  

Désinformation d'un côté, censure et propagande de l'autre, enfin, une bouffée d'air frais !... Maurice Maréchal décide de lutter contre le "bourrage de crâne" (sept.1915) avec la naissance du Canard enchaîné. A Paris, la censure est totale. Il est même interdit de signaler une chute exceptionnelle des baromètres (18 nov 1916) ! Selon les autorités, cela aurait eu une influence néfaste sur le moral de la Nation!        

1916, ce sont les tranchées, la boue... c'est Verdun (500.000 morts), c'est surtout la "bataille" la plus meurtrière de la guerre, la bataille de la Somme... la saignée est monstrueuse, plus d'un million d'hommes (surtout Anglais et Allemands) pour dix malheureux kilomètres entre Bapaume et Péronne. Joffre est remercié... on le nomme aussitôt Maréchal de Frrrance.

A Paris, comme ailleurs, le noir est de rigueur. Mais, ce n'est pas fini... le plus con des militaires du moment, le général Nivelle, un grand stratège (forcément), concocte un plan d'enfer. A lui tout seul, il a pensé et préparé l'aventure du Chemin des Dames. Les massacres inutiles (avril/juin 1917) déclenchent la mutinerie de soldats qui refusent de  retourner au casse-pipe. On a beau désavouer Nivelle, le conseil de guerre prononce 3000 condamnations aux travaux forcés et 554 condamnations à mort ! On en fusille une cinquantaine... pour l'exemple (revoir "les sentiers de la gloire" ( Paths of glory, de Stanley Kubrick).

En novembre 1917, Clémenceau proclame "la guerre, rien que la guerre". Alors que la Russie bascule sous le pouvoir du Soviet et pactise avec l'Allemagne, les premiers obus tombent sur Paris. Le fameux canon à longue portée (ne pas confondre avec la Grosse Bertha) tire, d'une distance de 120km, 330 obus sur la capitale (de mars à avril 1917)... 256 morts et panique générale.  Dans le même temps, les grèves ouvrières se durcissent. A Paris, 100.000 ouvriers se mettent en grève dans les usines d'armement... pendant qu'au Chemin des Dames, la bagarre continue... les Allemands ne sont plus qu'à 50km de Paris en mai 1918. Offensives, contre-offensives... les combats tournent finalement à l'avantage de la coalition et au sacre de Foch et de Clémenceau.

Le 9 novembre, alors qu'Apollinaire se meurt en entendant la foule scander "à mort Guillaume" sur le boulevard Saint Germain,  Wilhelm (Guillaume) de Hohenzollern finit par abdiquer (<- photo).

Le 11 novembre, à Rethondes, l'armistice est ratifié (sauf par les USA qui veulent jouer perso avec un traité séparé... déjà). C'est la capitulation de l'Allemagne, c'est la paix! On peut scander "on a gagné... on a gagné..." sur l'air des lampions, la France est exsangue et saignée à blanc. Partout on croise des gueules cassées, des grands brûlés, des gazés, des amputés. En France, le carnage est estimé (chiffres officiels...) à 1.400.000 morts, 3.220.000 blessés dont 1.100.00 invalides! Les anciens combattants (1/4 de la population) revendiquent les droits que leur confère "l'impôt du sang"... c'est indéniable! ils ont largement payé les conneries des  généraux comme Nivelle...

"Quelle connerie la guerre !"  écrira le poète pour la suivante...

L'Alsace et la Lorraine change de drapeau. C'est enfin la Paix... pourtant, la mort rode encore. La grippe espagnole qui vient d'emporter Apollinaire (il avait pourtant résisté à une trépanation -à l'époque! on imagine- ) se soucie peu des frontières... elle s'abat curieusement de préférence sur les hommes et femmes de 20 à 40 ans... au moment où la Patrie préfèrerait qu'ils reconstituent le stock de chair à canon en faisant des bébés !

30 millions de personnes dont ½ million de Français en décèdent.  Le cortège des corbillards continue. On enterre. On commémore. On se recueille. On exhume (depuis peu, les familles sont autorisées à transférer les corps depuis les cimetières militaires vers le cimetière familial) pour les ré-enterrer.

Les actions Borniol et Roblot montent en flèche...

Le 11 novembre 1920, la dépouille d'un soldat anonyme est sélectionnée parmi huit cercueils. Le même jour, entente cordiale oblige, les Anglais procèdent à la même cérémonie à Westminster. En France, il faudra quand même attendre le 28 janvier 1921 pour l'inhumation officielle du soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe en grandes pompes. La flamme y  brûle éternellement... nous assure-t-on (ça doit être au cahier des charges de GDF privatisé).

Ambiance... noir c'est noir... Il est grand temps de se défouler... les iconoclastes n'ont pas attendu la fin de la guerre... avec Dada c'est la subversion totale... la société qui a engendré un tel massacre doit disparaître.

Une preuve?  Dada ne signifie rien.  ouf !...  ça change un peu.

 

Voilà les années folles.         

 

 

<<< Picabia: Portrait d'une jeune fille américaine dans l'état de nudité (1915).     (ça démarre fort !)

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